Poèmes de Christine de Pisan

(1363-1431)



Fin

La grande douleur que je porte  La grant doulour que je porte
Voici venu le très aimable mois de mai  Or est venu le très gracieux moys de May


La grande douleur que je porte

Modernisation du texte par Maurice des Ulis (l'original suit)
La grand(e) douleur que je porte
Est si âpre et si très forte
Qu'il n'est rien qui conforter
Me pourrait ni apporter
Joie, ains(i) voudrait être morte.

Puisque je perds mes amours,
Mon ami, mon espérance
Qui s'en va, dans quelques jours,
Hors du royaume de France

Demeurer, (hé)las ! il emporte
Mon coeur qui se déconforte (*);
Bien se doit déconforter (*)
Car jamais joie conseiller
Ne me peux, dont se déporte (*)
La grand(e) douleur que je porte.

Si n'aurais jamais secours
Du mal qui met à outrance
Mon coeur las, qui noie en plo(e)urs
Pour la dure départance (*)

De cel(ui) qui ouvre la porte
De ma mort et que m'exhorte
Désespoir, qui rapporter
Me vient deuil et emporter
Ma joie, et deuil me rapporte
La grand(e) douleur que je porte.

se déconforter : se désespérer
se déporter : être privé
départance : absence

Début | Fin


La grant doulour que je porte

version originale
La grant doulour que je porte
Est si aspre et si tres forte
Qu'il n'est riens qui conforter
Me peüst ne aporter
Joye, ains vouldroie estre morte.

Puis que je pers mes amours,
Mon ami, mon esperance
Qui s'en va, dedens briefs jours,
Hors du royaume de France

Demourer, lasse ! il emporte
Mon cuer qui se desconforte ;
Bien se doit desconforter,
Car jamais joye enorter
Ne me peut, dont se deporte
La grant doulour que je porte.

Si n'aray jamais secours
Du mal qui met a oultrance
Mon las cuer, qui noye en plours
Pour la dure departance

De cil qui euvre la porte
De ma mort et que m'enorte
Desespoir, qui raporter
Me vient dueil et emporter
Ma joye, et dueil me raporte
La grant doulour que je porte.

Début | Fin


Voici venu le très aimable mois de mai

Modernisation du texte par Maurice des Ulis (l'original suit)
Voici venu le très aimable mois
de mai, le gai, qui a tant de douceur
Que les vergers, les buissons et les bois
Sont tout chargés de verdure et de fleurs
    Et toute chose se réjouit.
Parmi les champs tout fleurit et verdoie,
Et il n'est rien qui n'oublie ses soucis,
Par la douceur du jolis mois de mai.

Les oisillons vont chantant de plaisir,
Tout s'éjouit partout communément,
Sauf moi, hélas ! qui souffre trop de peine,
Parce que loin je suis de mon amour
    Et je ne peux avoir de joie.
Et plus est gai le temps et plus me peine.
Mais mieux connait si une fois s'étonne,
Par la douceur du joli mois de mai.

J'ai déploré en pleurant maintes fois,
Il me manque celui dont n'ai secours.
Et maux d'amour encor plus forts connais,
Les dommages, les assauts et les tours.
    En ce doux temps, que je me rende
encor n'ai fait; car cela me détourne
Du grand désir que plus trop ferme n'ai,
Par la douceur du joli mois de mai.

Début | Fin


Or est venu le très gracieux moys de May

version originale
Or est venu le très gracieux moys
De May le gay, ou tant a de doulçours,
Que ces vergiers, ces buissons et ces bois,
Sont tout chargiez de verdeur et de flours,
    Et toute riens se resjoye.
Parmi ces champs tout flourist et verdoye,
Ne il n'est riens qui n'entroublie esmay,
Pour la doulçour du jolis moys de May.

Ces oisillons vont chantant par degois,
Tout s'esjouït partout de commun cours,
Fors moy, helas ! qui sueffre trop d'anois,
Pour ce que loings je suis de mes amours;
    Ne je ne pourroye avoir joye,
Et plus est gay le temps et plus m'anoye.
Mais mieulx cognois adès s'oncques amay,
Pour la doulçour du jolis moys de May.

Dont regreter en plourant maintes fois
Me fault cellui, dont je n'ai nul secours;
Et les griefs maulx d'amours plus fort cognois,
Les pointures, les assaulx et les tours.
    En ce doulz temps, que je n'avoye
Oncques mais fait; car toute me desvoye
Le grand desir qu'adès trop plus ferme ay,
Pour la doulçour du jolis moys de May.

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